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Actualité des contes de Grimm : une version modernisée (2014) de "Hänsel et Gretel"

mardi 25 février 2020 par Marc Girard

RÉSUMÉ - Émouvant entre tous, le conte des Grimm « Hänsel et Gretel » (KHM 15), qui met en scène deux enfants affamés piégés par une ogresse, apparaît fondé sur un système de valeurs qu’on aurait pu croire impérissables puisque vitales pour l’humanité : solidarité et compassion, sens des limites, audace dans l’exercice de l’intelligence, détestation du mal et punition des méchants. Datée de 2014, une version « modernisée » (parue dans le journal Pomme d’Api) promeut des valeurs exactement inverses dont la correspondance avec l’état actuel du monde résonne douloureusement : oralité sans limite, égoïsme borné, convivialité obligée même à l’endroit des criminels de l’humanité... On tient pour sinistre qu’une falsification aussi radicale ait été publiée par un groupe de presse d’inspiration catholique, qui assume hautement un leadership éducatif.

Table des matières

  • Introduction
  • Le conte modernisé
    • L’histoire
    • La morale de l’histoire
  • Le modèle : Hänsel et Gretel
  • La version de Pomme d’Api contre celle des Grimm
    • Goinfrerie contre disette
    • Prouesses technologiques contre intelligence toute nue
    • Convivialité béate contre châtiment implacable
  • Un puzzle devenu incompréhensible
  • Conclusion

Introduction

Journal mensuel destiné à la petite enfance, Pomme d’Api est l’une des nombreuses publications du groupe Bayard destinées à la jeunesse (en l’occurrence, à la petite enfance, de 3 à 7 ans). Pour faire rapide, rappelons que ce groupe éditorial a été fondé juste après le traumatisme de la défaite de 1871, par la congrégation catholique les Augustins de l’Assomption, qui en est toujours le propriétaire exclusif. C’est dire que dans la myriade de publications destinées à la jeunesse, souvent d’une vulgarité déprimante, Pomme d’Api (et ses cousins : Popi, J’aime lire, Les Belles Histoires…) attire plutôt les parents qui, sans nécessairement professer de conviction religieuse, cherchent un minimum de contenu intellectuel et de tenue morale dans les lectures qu’ils proposent à leurs enfants. Ce, d’autant plus que le groupe Bayard assume hautement son engagement en faveur de l’éducation, comme l’atteste la création, aussi récemment qu’en 2015, d’une « boîte à idées » (think tank) intitulée, de façon suggestive, « Vers le haut » et concernée par l’aide aux jeunes « en difficulté » [1].

Moyennant l’annonce de couverture "SamSam sauve SamNounours", le numéro de janvier 2014 publie une histoire de huit pages intitulée "SamSam contre la sorcière Salsifi", qui met en scène deux héros habituels du mensuel : un petit garçon (SamSam) qui se balade toujours avec un bonnet à oreilles pointues, et son « fidèle compagnon » (SamNounours) qui se trouve avoir l’aspect d’un petit ours-jouet.

Le conte modernisé

L’histoire

Après avoir pris congé de SamMaman, les deux amis s’embarquent dans leur soucoupe volante pour « l’espace infini » : « Allons sur la planète Akroké, dit SamSam, on va se régaler (…) [C’est] une planète entièrement faite de bonbons ». La soucoupe fonce « à la vitesse de l’éclair » une fois que SamSam a appuyé sur le bouton « supermégavitesse ».

De fait, la planète Akroké a toutes les allures d’un « paradis » : « C’est magnifique (…) une forêt de sucres d’orge (…), un champ de rouleaux de réglisse, et un arbre à bonbons (…) Un lac de chocolat, entouré de montagnes de choux à la crème ».

Les deux héros ne peuvent pas résister, allant jusqu’à se « tremper la tête » dans un « lac de chocolat » : ils baffrent (« dévorent ») tout l’après-midi et, « quand leur ventre est rond comme un petit ballon, ils piquent un roupillon, sans se douter que quelqu’un les observe ».

Le « quelqu’un » n’est autre que « l’horrible, l’affreuse, la terrible sorcière Salsifi » dont la spécialité est d’« attraper les enfants bien tendres et en faire des plats succulents ». On apprend au passage que les fameux bonbons ont un effet soporifique, ce qui permet à la sorcière de jeter les gamins « dans son grand sac tout noir » pour les emporter « dans sa sinistre demeure ». Ayant cadenassé ceux-là dans une cage, elle s’attelle à la préparation d’une « bonne goulache d’enfant au bouillon de nounours ».

Au moment où elle s’empare du nounours pour le jeter dans la marmite, SamSam – qui a vainement essayé d’intimider la sorcière en l’assurant qu’il était « un super héros » – sort son « gouzilleur à gnons » et appuie sur le bouton « SamRayon », aveuglant son adversaire, qui lâche le petit ours dans le bouillon. Le drame se déroule alors selon deux axes :

  • le petit ours, dont on apprend à l’occasion qu’il est un « super ourson », se bâfre une fois encore avec le bouillon dans lequel il était supposé s’ébouillanter ;
  • Sam appuie sur le bouton « saucisson » grâce auquel la sorcière « se retrouve ligotée comme un vulgaire saucisson », puis il se libère de sa cage grâce au bouton « ouvre-porte ».

Menacée par les deux héros de finir en « pot-au-feu de sorcière » ou en « ragoût dégoûtant », la vieille implore la pitié de ses vainqueurs, concède qu’elle est « plus bête que méchante » et promet « à partir d’aujourd’hui (…) de ne manger que des légumes ». Les gamins ricanent qu’elle « ne doit pas être bonne à manger », et s’engagent à lui apprendre à cuisiner « sans faire de mal aux enfants ». Ça se termine par « un vrai festin » auquel ils ont collaboré tous les trois, de telle sorte que quand SamSam retrouve sa mère, il décline son offre d’un « bon dîner » au motif que s’il mange encore, il va « exploser ». On apprend pour finir que la sorcière, quant à elle, « a ouvert un restaurant ».

La morale de l’histoire

Reconnaissons-le, cette histoire (que je crois avoir restituée fidèlement) est répugnante : tout, absolument tout, y tourne autour d’une bâfrerie monstrueuse. C’est à dessein que j’évite le mot « nourriture » car que ce soit dans le plaisir, dans l’épreuve ou dans la récompense (pour parler comme V. Propp), la faim n’apparaît jamais comme un prérequis de la boustifaille : il va de soi qu’une maman aussi « inquiète », dont la seule préoccupation au départ des enfants exprime déjà la surabondance (« un masque de rechange et une cape de secours »), ne les aurait pas laissés partir le ventre vide et, cependant, leur principal souci en partant c’est de s’en mettre encore plus dans la panse : « Allons sur la planète Akroké, on va se régaler ». Leur quête n’est donc pas motivée par une recherche de nourriture dont ils sont évidemment repus, mais par la gourmandise – et même une gourmandise effrénée : « c’est un endroit extraordinaire, une planète entièrement faite de bonbons »… Ils vont même jusqu’à se tremper « la tête » dans le chocolat avec, une fois encore, une frénésie de surbondance : « Quand ils ont mangé assez de chocolat, ils se jettent sur les choux à la crème ». Les orgies romaines les plus débridées, à côté, c’était du Vendredi Saint pour Biafrais…

Et ça continue selon le même idéal : dans la péripétie de sa libération manu militari, l’ourson ne manque pas de « se régaler » en tombant dans la marmite destinée à le faire bouillir, tandis que la première idée des deux compagnons victorieux est de transformer la sorcière en "pot-au-feu" ou en « ragoût ». Quant à l’épilogue réparateur, il consiste pour la sorcière à ouvrir « un restaurant »…

Le modèle : Hänsel et Gretel

Il n’est pas besoin d’être très au fait de la littérature merveilleuse pour reconnaître la proximité de cette histoire avec le conte des Grimm Hänsel et Gretel (KHM 15) [2], fréquemment présenté en français sous ce titre nonobstant sa consonance indubitablement germanique [3]. Dans l’histoire narrée par les Grimm, la famille d’un « pauvre bûcheron » n’a plus rien à manger : la femme de ce dernier, marâtre des enfants, s’est employée à le convaincre de les abandonner en forêt, malgré ses réticences paternelles initiales.

Égarés depuis trois jours, les deux gamins, sur le point de mourir d’inanition, parviennent à une maisonnette faite de friandises sur lesquelles ils se précipitent pour apaiser leur faim. Survient alors la propriétaire, « une femme vieille comme le monde », qui les aguiche avec un bon repas avant de leur offrir un lit douillet, où ils s’endorment en se croyant « au Paradis ». Ce n’est qu’à leur réveil qu’ils prennent la mesure de leur malheur : la vieille, qui est une ogresse, envoie Gretel trimer en lui intimant d’engraisser son frère afin qu’elle puisse le dévorer.

La version de Pomme d’Api contre celle des Grimm

Goinfrerie contre disette

La première différence entre les deux versions, c’est que les héros des Grimm ne sont pas dans la goinfrerie (et même, si l’on peut passer sur le pléonasme : dans l’excès de goinfrerie), mais torturés par une faim potentiellement mortelle [4]. Mais même dans cette situation extrême, leur priorité est celle de la solidarité et du partage : alors que dans un contexte déjà famélique, le jeune garçon ne s’est vu octroyer qu’un minuscule bout de pain au moment d’être envoyé en forêt, il n’hésite pas à le sacrifier entièrement pour baliser le chemin du retour quand il s’est vu empêché d’aller ramasser des cailloux blancs au petit matin ; et, réciproquement, la petite sœur guère mieux lotie va partager intégralement sa maigre pitance avec son frère qui s’était spontanément privé dans l’espoir d’assurer la sécurité de leur retour.

Quant à l’intermède fallacieux où les petits affamés « s’en donnent à cœur joie » avec les sucreries de la maison ensorcelée, il est extrêmement fugitif : loin de « se tremper la tête » dans le chocolat sans remarquer qu’ils sont épiés, Hänsel et Gretel, en apercevant la sorcière, « eurent une telle frayeur qu’ils laissèrent tomber ce qu’ils avaient dans la main ». Pourtant féroce, la faim n’a pas aboli leur perception du réel et il faut toute la méchante ruse de la sorcière pour que, l’espace d’une petite nuit, ils s’imaginent « au Paradis ».

Mais tandis que, lancés "à la vitesse de l’éclair" dans "l’espace infini", SamSam et son copain tirent de leur gourmandise aussi incontrôlable qu’injustifiable un supplément de surpuissance qui ne peut s’expliquer que par le fantasme (« Tu vas voir, sorcière, je suis un super héros » s’exclame-t-il alors qu’il s’est fait choper comme un con et que le fait qu’il soit encore enfermé dans une cage au moment où il la profère rend sa menace a priori ridicule), leurs petits homologues allemands – pris au piège d’une faim atroce (et non pas abrutis par une oralité sans limite) – connaissent, eux, l’humiliation de l’impuissance et le désespoir inhérent : « [Gretel] se mit à pleurer amèrement, mais en vain, force lui fut de faire ce que la méchante sorcière demandait ». Au fantasme ridiculement réactionnel de la surpuissance dans l’impuissance (tel qu’entretenu par les créateurs de SamNounours), les Grimm ont substitué l’épreuve d’une impuissance ressentie d’autant plus cruellement qu’elle apparaît parfaitement justifiée : gamins aussi innocents qu’abandonnés, livrés à la surpuissance magique d’un monstre a priori incontrôlable.

Prouesses technologiques contre intelligence toute nue

Outre la solidarité dans l’épreuve, la seconde différence qui saute aux yeux, c’est que les petits héros des Grimm mettent en œuvre leur intelligence – une intelligence fondée non sur l’utilisation décomplexée de miracles technologiques dont nul ne saura d’où ils viennent, ni ce qu’ils ont fait pour les mériter, mais sur une capacité de raisonner et d’inventer des ruses à la juste mesure de la situation… et du lecteur : présenter un os à la place d’un doigt pour dissimuler l’engraissement forcé du petit garçon, puis jouer les idiotes (quitte à se faire traiter de « petite oie » [selon M. Robert] ou de « stupide dinde » [selon Armel Guerne, plus fidèle à l’original]) pour conduire la sorcière, malgré sa puissance maléfique, à s’exposer dangereusement devant la porte du four où elle comptait enfourner les deux enfants [5].

Mais même dans la récompense merveilleuse [6] à laquelle leur donnent droit leur parti pris de solidarité, leur vaillance dans l’épreuve et l’acuité de leur intelligence, les deux enfants allemands restent profondément humains : alors qu’au départ comme à l’arrivée, SamSam et SamNounours n’ont qu’à appuyer sur le champignon de leur soucoupe, Gretel commence par s’inquiéter pour le sort du petit canard (auxiliaire effectivement merveilleux) qui se propose de les aider à traverser la « grande rivière » qui barre le chemin du retour : « ce serait trop lourd pour le petit canard, il nous passera l’un après l’autre ». Par contraste, cela ne traverserait pas l’idée de SamSam de s’interroger sur le bilan carbone de sa merveilleuse machine : du moment qu’on peut foncer pour se conforter dans une illusion de puissance.

Et, tandis qu’on imagine sans peine que l’acquisition soudaine d’une fortune serait immédiatement utilisée par SamSam et son copain pour amasser des quantités de bouffe encore plus démesurées ou se procurer un vaisseau spatial encore plus inconcevable [7], Hänsel et Gretel, pourtant lestés des perles et pierres précieuses qu’ils ont récupérées chez la sorcière, se contentent désormais de « vivre ensemble [8] dans une joie sans mélange » : gageons que si un pauvre vient frapper à la porte, il sera également accueilli avec une générosité « sans mélange »…

Convivialité béate contre châtiment implacable

La comparaison des deux versions illustre de saisissante façon que le pacte merveilleux (permettant au lecteur de se repérer au travers d’un vernis certes magique, mais qui semble aller de soi : les animaux parlent, des auxiliaires bienveillants sont dotés de pouvoir surnaturels…) n’empêche pas l’histoire d’être enracinée dans un réel peut-être flou factuellement, mais tangible néanmoins. Il n’y a rien d’historiquement invraisemblable dans l’arrière-fond de misère et de famine sur lequel s’ouvre le conte allemand, rien d’invraisemblable non plus dans l’impératif de solidarité coûte que coûte qui semble avoir gouverné « l’économie morale » [9] des exploités d’un monde rural ancien ; rien d’anachronique, en tout cas, dans cette misère assez atroce pour empêcher des enfants de manger à leur faim.

Réciproquement, hélas, il n’y a rien d’invraisemblable dans l’aventure contée par Pomme d’Api, dont le débraillé formel vaut pour indicateur de l’anomie contemporaine qui lui a servi de terreau. Un seul exemple, à mon avis très démonstratif – lorsque la sorcière confesse qu’elle est « plus bête que méchante » : n’est-elle pas révoltante cette bêtise avouée qui l’a conduite à attraper « les enfants bien tendres et en faire des plats succulents » ? Où sont les restes de ses jeunes victimes : dans la cuvette des WC ? Les jeunes lecteurs de Pomme d’Api supposés gober un escamotage aussi indécent ne sont-ils pas les représentants de cette génération moralement émasculée, conditionnée par exemple à accepter benoîtement chaque changement de partenaire que leur imposent leur mère ou leur père [10] ? Faute avouée à moitié pardonnée, dit-on : mais il est – du moins il était jusqu’à récemment des fautes impardonnables : tuer les enfants, par exemple, et pour les manger par plaisir…

La version germanique est, elle, d’une tout autre intransigeance : une fois enfermée dans le four, « la vieille se mit à pousser des hurlements épouvantables (…) et la sorcière impie brûla lamentablement »… Excès de réalisme prémoderne ? La sorcière n’est pas un personnage dont on se complaît à représenter les souffrances : elle est une figure du mal et, qu’ils soient enfants ou adultes, les auditeurs du conte se confortent moralement à l’idée qu’elle doit être châtiée – à l’exact contraire des héros de Pomme d’Api, qui n’ont rien à foutre de ce qui s’est passé avant ou de ce qui pourrait concerner les autres, simplement préoccupés qu’ils sont de se remplir la panse jusqu’à n’en plus pouvoir.

L’occultation d’une question qui devrait aller de soi (où sont les restes des victimes de la sorcière ?) illustre du même coup cette autre tare d’une culture contemporaine qui se soucie comme d’une guigne de cohérence [11] et de suivi. La garce malfaisante qui se régalait d’enfants innocents après les avoir cruellement mis à mort peut, pour le même prix, devenir une bonne copine : convivialité sans doute monstrueuse, mais du moment qu’on peut s’entendre pour bouffer sans se soucier de rien d’autre [12]…

Un puzzle devenu incompréhensible

Ce n’est pas que les "valeurs" soient totalement ignorées dans cette histoire issue d’une presse catholique qui prétend assumer un leadership éducatif. Considérons celle du partage. Alerté par son compagnon quant au précédent d’enfants disparus sur la planète Akroké, SamSam balaie l’objection : « ceux qui racontent ces histoires ne sont que de vilains gourmands qui ne veulent pas partager ». Or, ça rimerait à quoi de partager entre « gourmands » dans une profusion inépuisable de bonbons ? Qu’est-ce qu’un « partage » qui n’imposerait aucune limitation ?

Là est le point – et il est effrayant : alors que nul ne peut contester que le capitalisme, même dans sa version décomplexée, a eu besoin de valeurs pour prospérer (l’honnêteté, le service de l’État, la compétence, la belle ouvrage…) [13], tout se passe désormais comme si celles-ci étaient les pièces d’un puzzle que plus personne n’est capable de reconstituer. Ce que le changement narratif assez spectaculaire entre les deux versions (dont celle des Grimm était encore celle que je racontais à mes propres enfants), c’est la brutalité de la mutation anthropologique qui s’est opérée en quelques décennies – et qui n’est pas sans rappeler celle du changement climatique. Consommons, consommons, il en restera toujours bien assez – sachant qu’on se contrefout de savoir à qui ce reste est destiné : on croit reconnaître quelque chose du malheur contemporain dans cette frénésie ignorante des limites et du temps… La version modernisée publiée par Pomme d’Api illustre, bien mieux qu’une longue démonstration, l’état de décomposition d’un capitalisme désormais incapable de simplement profiter de valeurs qui lui étaient vitales, mais qu’il a parasitées jusqu’à les anéantir.

Dans cette apologie de « l’accroissement du rien », on chercherait vainement une image de père. Absence d’autant plus significative que la mère, elle, n’est pas absente, et qu’elle se pose comme une prime à l’oralité [14], puisque première source non pas de subsistance, mais de surplus (« un masque de rechange et une cape de secours  ») – ce qui permet d’esquiver les questions fondamentales sur le minimum vital : d’où vient cette maman, que sait-elle faire [15], qu’a-t-elle à transmettre, et surtout : qui lui a fait un enfant ? Mère qui peut se passer d’homme pour se goberger de surplus, elle est comme son fils : elle-même figure de contrefaçon nourricière, elle tient toute seule dans une autosuffisance fantasmatique de surabondance en soi injustifiable.

C’est d’ailleurs l’occasion de remarquer la surmortalité maternelle qui semble prévaloir dans les contes de Grimm, puisque dans l’une des versions modifiées tardivement par deux érudits allemands, la femme du bûcheron était bien la mère des enfants et non pas leur marâtre – pourtant acharnée à convaincre son mari d’éliminer cette progéniture commune. Surtout quand elle est incarnée par des spécimens aussi ridicules que Marlène Schiappa, la modernité et ses lieux communs sur le "féminicide" n’aident pas à comprendre ce tropisme genré de la criminalité parentale…

Conclusion

Peut-être n’ai-je rien compris à la littérature merveilleuse à laquelle j’ai consacré une certaine énergie dans ma vie, mais il me semble que si certains corpus de contes peuvent encore soulever notre intérêt, voire nos émotions, ce n’est pas en raison de mythes ou de rites anciens dont plus personne ou presque n’a la moindre perception : c’est qu’ils nous parlent encore et de façon très actuelle. Même en admettant que la misère qui s’est abattue sur la famille du pauvre bûcheron ne soit qu’un lointain souvenir historique [16], il n’est pas besoin d’être érudit pour avoir une expérience humaine de la solidarité dans l’épreuve, de la supériorité de l’intelligence sur la force brute et de la valeur d’un châtiment quand il est juste. Il est patent que le socle de ces valeurs préexistait, sans doute depuis longtemps, aux contes de Grimm, et qu’il a résisté à l’usure du temps - jusque voici peu.

À l’instar du réchauffement climatique qui détruit à une vitesse vertigineuse des sites que l’on croyait indestructibles, cette immuabilité séculaire n’en rend que plus impressionnante la brutalité de la mutation qui s’exprime, sans la moindre inhibition palpable, dans l’histoire de SamSam : apologie de l’égoïsme fruste, glorification de l’oralité prédatrice, d’autant plus frappantes qu’elles prospèrent dans un milieu culturel qui, comme je l’air rappelé en Introduction, prétend exercer un leadership moral sur l’éducation des enfants.

[1] La Croix, 09/11/2015.

[2] Je prends le parti classique de renvoyer les traductions dont on parle à l’édition allemande de référence, publiée aux éditions Reclam (1980).

[3] C’est d’ailleurs celui auquel s’étaient arrêtés les frères Grimm après quelques hésitations initiales, mais que Marthe Robert, elle, a rendu par Jeannot et Margot malgré son souci de fidélité au texte original.

[4] Circonstance qui n’a rien d’excentrique dans le monde réel qui a inspiré le conte.

[5] On note qu’à chaque fois, la ruse des enfants est justifiée par la mauvaise vue de la sorcière : le merveilleux ne violente pas l’exigence déterministe (que les événements aient une cause).

[6] La mort de la sorcière leur a donné accès aux inépuisables trésors qu’elle possédait.

[7] La consommation « est un accroissement du rien », disait Castoriadis.

[8] Le texte allemand dit, sans la moindre ambiguïté : « zusammen ».

[9] Pour parler comme le bienveillant historien des très-pauvres que fut E. P. Thompson.

[10] En accréditant non sans complaisance que, fluctuant aux imprévus de la libido parentale, leur gamin « s’entend très bien » avec l’intrus(e).

[11] L’indifférence par rapport à l’exigence de cohérence étant l’un des symptômes les plus crus de la dépolitisation ambiante (comme on le constate sans peine en comparant l’action réelle des responsables avec le programme sur lequel ils se sont fait élire).

[12] On n’est pas loin des apéros Facebook...

[13] J. Michéa. L’empire du moindre mal. Flammarion-Champs, 2007 : p. 137.

[14] Je tiens pour "oralité" la jouissance qui peut se passer d’objet, qui n’a besoin de personne pour être ressentie.

[15] Dans le conte des Grimm, elle est « bûcheronne » comme, dans d’autres, elle pourrait-être fileuse ou quelque chose de ce genre.

[16] L’est-elle vraiment ?


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