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Le Monde diplomatique en justicier bigleux de Big Pharma

samedi 17 octobre 2015 par Marc Girard

RÉSUMÉ - Dans son numéro d’octobre 2015, Le Monde diplomatique a publié une critique excessivement élogieuse d’un livre publié par un certain J. Virapen, supposé mettre "les laboratoires pharmaceutiques en accusation" et qui a séduit les excités de la Toile le plus manifestement discordants avec la prétention affichée du Diplo à incarner un journalisme exemplaire. Sur la base de documents très facilement accessibles, on reconstitue ce qu’ont été les relations entre Virapen et son ancien employeur, et on s’étonne de la jobardise avec laquelle - une fois encore - le Diplo a cru bon d’en rajouter sur une version unilatérale dont l’absence de crédibilité sautait pourtant aux yeux. En référence à des "lanceurs d’alerte" plus anciens tels que Marx et Engels, on s’applique ensuite à renvoyer le Diplo à ses contradictions et, plus encore, à son obstination dans l’erreur.

Monsieur le Rédacteur en chef,

Dans son numéro d’octobre 2015, le Diplo a publié un compte rendu élogieux (« un rare et précieux témoignage ») d’un livre signé par J. Virapen, présenté comme repenti d’une industrie pharmaceutique où il aurait occupé un poste important et joué un rôle majeur. L’original anglais du livre atteste que cette prétendue position d’« insider » représente l’argument promotionnel central de l’auteur (Confessions of a Pharma-Insider) et il suffit de se balader sur la Toile pour constater que c’est celui qui a impressionné tous ceux qui s’en sont faits le relais. Dans l’Occident même post-chrétien, il y a toujours plus de joie (et de droits d’auteur) pour un pécheur repenti que pour quatre-vingt-dix-neuf justes qui se contentent de faire honnêtement leur boulot…

Le problème, c’est que si l’on en croit son ancien employeur (les Laboratoires Eli Lilly), l’intéressé n’aurait jamais occupé le moindre poste de responsabilité notable sachant, de toute façon, qu’il aurait quitté l’entreprise depuis… 1988 (L’Express, 18/04/2014) – ce qui soulève une intéressante question quant à sa réactivité relativement aux scandales qu’il dénonce à partir de 2010. Certes, nul n’est obligé de croire Big Pharma sur parole, mais l’on attend d’un journal comme le vôtre – jamais en retard d’une leçon de rigueur journalistique dès qu’il s’agit des autres – un minimum d’investigation en vue de distinguer le vrai du faux (« le bon grain de l’ivraie » disait-on avant le triomphe du post-christianisme rémanent).

Dès lors que l’on se lance dans l’enquête minimum qu’on aurait attendue d’un organe de presse sérieux (ça existe encore ?), on arrive assez facilement aux constats suivants.

  • Il est impossible de trouver le moindre CV crédible de l’intéressé : des titres et travaux, ou autres vieilles reliques de la même eau (bénite). On nous dit qu’il fut PDG (Chapeau bas !), mais on ignore s’il avait la moindre qualification pharmaceutique ou médicale – la moindre qualification tout court.
  • Il est en revanche facile de trouver un jugement américain daté de 1992 et déboutant Virapen de sa plainte à l’endroit de son ancien employeur, qui atteste que c’est bien en 1988 qu’ils se sont séparés, tout en révélant les dessous d’une brouille qui n’a rien à voir avec quelque question d’éthique que ce soit. On peut ensuite trouver un arrêt daté de 1995, qui confirme le jugement de première instance : les motivations de la Cour d’appel frappent par une certaine brutalité concernant la vacuité des griefs échafaudés par Virapen, textuellement qualifiés de « jeremiads » (ce n’est pas un faux-ami, le sens est le même qu’en français). Ces éléments de fait ne plaident pas en faveur de la crédibilité normalement attendue chez un « lanceur d’alerte »…
  • De toute façon, si ce que Virapen est supposé avoir découvert chez son ancien employeur est si grave que le rapportent aujourd’hui ses laudateurs, on se demande pourquoi il a attendu si longtemps avant de les dénoncer publiquement. Question évidemment centrale – et que l’on pourrait poser à propos de tous ces anciens commerciaux qui découvrent in fine que jouer les « lanceurs d’alerte » sur les saloperies qui ont généreusement nourri leur carrière durant parfois des décennies reste le moyen le plus sûr pour s’assurer un complément de retraite ou d’indemnisation chômage : il leur suffit de s’indigner qu’il existe des entreprises pour s’attacher durablement le service des salauds qu’ils ont objectivement été. De ceux qui ont joué ce jeu d’une exaspérante prospérité médiatique, il faudrait des noms ? Allez sur Amazon.
  • De fait, il suffit de lire les extraits du livre traduit en français pour constater qu’ils témoignent d’une méconnaissance assez effarante du technico-réglementaire pharmaceutique. Que ces galéjades soient complaisamment relayées par l’insubmersible Philippe Even (censément traducteur du livre) ne peut que confirmer ceux qui pensent (avec de bons arguments à la clé) que ce dernier ferait décidément bien de ne plus se répandre dans la presse sur ce qu’il ne connaît manifestement pas : d’où il ressort, une fois encore, que le Diplo gagnerait à se faire plus regardant quant à ses informateurs…

Outre l’inconvénient de relayer comme « rare et précieux » un concentré d’idées reçues tellement peu crédibles qu’elles n’ont aucune chance de faire avancer quoi que ce soit, c’est également une faute grave que d’associer un tel torche-cul à des ouvrages aussi argumentés que celui de Gøtzsche [1], présenté simultanément dans le même compte rendu. Ça fait les affaires de qui de noyer la littérature pertinente dans la pisse de chat de tous les minables tardivement reconvertis en lanceurs-d’alerte-faute-de-mieux ? Ça fait les affaires de qui de promouvoir comme exceptionnel un « livre » dont un minimum d’enquête sur la Toile permet de constater qu’il a particulièrement séduit les bouffons omniscients du Net qui n’ont jamais besoin de la moindre vérification avant de brailler – notamment ces anti-vaccinalistes à l’endroit desquels Le-Diplo-à-qui-on-ne-la-fait-pas affiche pourtant une défiance de principe ?

Force est de constater, une fois de plus, que dès qu’il s’agit de traiter des questions médico-pharmaceutiques, le Diplo ne sait faire mieux qu’osciller entre donner la parole aux suppôts du système qu’il prétend dénoncer (sept. 2009, juin 2014) ou promouvoir les jobards (janvier 2015) dont on ne peut pas dire que leurs procédures d’investigation soient dignes d’un journal qui aime à se présenter comme professionnellement exemplaire.

Dans le même numéro d’octobre, Serge Halimi se lance dans une critique acerbe du « verrou médiatique », en attaquant notamment la censure de fait qui pèse sur « les analyses dissidentes », « le règne des émotions » en lieu et place du travail d’information, et l’absence de « recul ». Tous défauts que l’on peut malheureusement imputer au journal qu’il dirige dès qu’il traite des problèmes de santé – faute d’avoir réfléchi à un abord authentiquement politique qui aille un peu plus loin que la tarte à la crème d’un « droit à la santé » à quoi semble se résumer le programme de la gôche sur le sujet, en parfaite coordination avec un capitalisme triomphant qui sait qu’il suffit de l’évoquer pour faire l’unanimité chez les plus bruyants critiques du système : face au Diplo qui, après avoir ridiculisé les critiques les plus fondées de l’alerte H1N1 (sept. 2009), met l’indisponibilité des vaccins au rang des marqueurs les plus scandaleux du drame grec (fév. 2015), Sandrine Hurel et Marisol Touraine font figure de majorettes anodines…

Après tout, si les pires capitaines d’industrie en sont encore à investir fiévreusement dans une presse écrite que l’on disait morte, c’est qu’ils perçoivent bien l’usage qu’ils peuvent en faire dans leur stratégie de propagande tous azimuts ; mais si leur objectif est bien d’organiser « ce constant ébranlement de tout le système social, cette agitation et cette insécurité perpétuelles » (Marx et Engels, 1847), ce devrait être l’obsession d’une presse tant soit peu responsable de se prémunir contre les manipulations qui peuvent venir de partout et concerner n’importe quoi – en accordant une attention toute particulière à ce formidable pouvoir de récupération qui est la marque de fabrique la plus évidente du néocapitalisme contemporain.

Pour l’heure, compte tenu de ses réflexes pavloviens d’un autre âge et de son refus obstiné de considérer avec une humilité d’apprenti les questions qui ne relèvent pas à proprement parler du « Diplomatique », votre journal en est loin. Qu’il s’abstienne au moins de reprendre à l’usage de ses lecteurs les antiennes éprouvées de la fortune pharmaceutique : par exemple en confondant les plus éminents critiques du système avec les minables que ledit système prend et jette en fonction de ses besoins immédiats.

[1] Remèdes mortels et crime organisé. Comment l’industrie pharmaceutique a corrompu les services de santé. Presses de l’Université Laval, Québec, 2015.


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