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D’Hippocrate au "crime organisé" : comment la médicalisation de la femme a fait tomber les barrières de la moralité

mardi 25 juin 2013 par Marc Girard

Le 8 juin 2013, j’étais invité par la Société d’Histoire de la Naissance pour présenter mes travaux sur la brutalisation du corps féminin. Il s’en est suivi un débat inhabituellement vif avec une assistance quasi exclusivement féminine et de sensibilité « féministe » non dissimulée (ou, à tout le moins : parfaitement reconnaissable…). Reprenant le parti adopté après une récente communication sur un autre thème mais qui avait également suscité une certaine polémique, j’ai résolu de repousser en notes les termes de ce débat, ce qui permet d’apercevoir clairement : 1/ mon exposé initial, 2/ les réactions qu’il a suscitées, 3/ ma réponse aux objections qui m’ont été adressées.

La difficulté de répondre à l’aimable invitation de la Société d’Histoire de la Naissance tient à ce que je ne suis ni historien, ni obstétricien, attendu que mon intérêt pour la contraception et la naissance [1] est né d’un tout autre souci, extrêmement précoce celui-là, à savoir la médicalisation et le pouvoir médical (le second n’étant qu’une conséquence parfaitement prévisible de la première [2]). Âgé de 15-16 ans et achevant mes études secondaires scientifiques, je donnais aux plus jeunes quelques cours particuliers de mathématiques en cette époque de « math modernes » qui, avec l’apprentissage de la lecture par « la méthode globale », ont initié une dynamique de sabotage intellectuel parfaitement programmée, relayée avec brio par Philippe Meirieu et ses disciples « pédagogues », dont on commence aujourd’hui d’apercevoir l’ampleur catastrophique et probablement irrécupérable. Or, pour gamin que je fusse à cette époque quoique déjà convaincu que la résistance des enfants à de telles inepties pédagogiques était plutôt un signe de santé mentale, j’étais frappé par la tendance des parents à solder l’échec scolaire de leur progéniture par des consultations médicales, en un temps où les médecins étaient formés aux mathématiques – traditionnelles ou modernes – encore moins qu’aujourd’hui : je me demandais sincèrement ce que les gens (souvent encouragés par le personnel enseignant) attendaient d’une « expertise » aussi incongrue.

Alors donc que je m’étais ensuite engagé à la faculté de Rennes dans des études de mathématiques « pures », ce premier questionnement sur la médicalisation allait bientôt se renforcer d’une nouvelle interrogation relative à la promotion d’une contraception médicalisée, en cette époque glorieuse de « planning familial ». Outre qu’en ce temps-là comme aujourd’hui, je peinais à comprendre comment le désir d’une Autre dans l’intimité de sa nudité pouvait à ce point s’accommoder de l’interposition d’un tiers aussi évidemment intrusif qu’un médecin, mon inclinaison logique de base me rendait éminemment perplexe au contraste entre l’inquiétude alors née de l’écologie naissante à l’idée de la viande aux hormones et l’étonnante placidité – pour ne pas dire : l’effrayant enthousiasme – avec laquelle les contemporains accueillaient l’idée qu’on pût inonder de telles substances un corps pourtant aimé… Il me semblait apercevoir quelque chose d’assez sinistre dans une contradiction aussi négligée [3].

C’est l’anticipation du désordre sociétal effarant où menait nécessairement une médicalisation aussi folle qui m’a conduit à entrer en médecine – un peu comme on entre en résistance. Je suis ensuite devenu à la fois spécialiste du médicament et psychanalyste, c’est-à-dire :

  • doté de méthodes et concepts utiles pour auditer les allégations de la médecine sur ses performances ;
  • incliné à rechercher le retour du refoulé à chaque fois qu’apparaît une discordance entre l’activisme des professionnels de santé et le résultat objectif de leurs interventions – comme c’est particulièrement le cas en gynéco-obstétrique.

L’accouchement

Une tradition sur le « sexe faible »

Culturellement, la tradition du « sexe faible » est ancienne, et l’idée de son inachèvement ou de sa dégénération par comparaison au masculin se trouve déjà explicitement formulée chez Platon, puis chez Aristote. Pour ce qui concerne la médecine, les historiens se sont surtout concentrés sur les grands noms masculins du passé, alors que jusqu’à la fin du Moyen Age, la pratique semble en avoir été assez équitablement bisexuée : faut-il croire que l’écriture ou l’enseignement ont été l’apanage des mâles en pareille matière ou bien que l’histoire de la médecine aurait occulté les contributions féminines ?

Quoi qu’il en soit, pour autant que les hommes médecins dont l’histoire a gardé le nom se soient préoccupés du féminin, la caractérisation la plus nette de leurs descriptions semble d’emblée avoir tourné autour d’une certaine fragilité : humidité, mollesse, pâleur, glabrisme, sensibilité extrême, variabilité et imprévisibilité [4]… De plus, la femme semble nettement plus « physiologique » – plus animale – que l’homme, soumise qu’elle se trouve aux aléas de son utérus. Globalement, elle est indubitablement « inférieure » aux spécimens humains de sexe masculin. Savoir s’il s’agit-là d’indicateurs de misogynie ou – comme le soutient Knibiehler [5] – de sexisme me semble un peu argutieux : en tout état de cause, et comme le dit Fouquet [6], nous sommes plus dans « l’idéologie » que dans l’observation objective.

Reste la question de la représentativité de vues aussi nettement idéologiques, de leur pénétration et de leur influence sur, notamment, la culture populaire majoritaire. On a bien l’impression, je l’ai dit, que durant des siècles et des siècles, les femmes – sages ou non – ont joué un rôle prépondérant dans la médecine en général [7] et, en particulier dans celle qui concernait plus spécifiquement la sexualité, le contrôle des naissances et l’accouchement : pour autant que l’on gratte un peu, les contes et légendes, notamment, offrent une percée sur cette société d’un autre temps où la répartition des rôles entre les sexes était bien plus discriminante qu’aujourd’hui.

« Le moment 1560 »

Ainsi durablement caractérisée par une position de « défense » à l’endroit des femmes [8] – qui peut se conjuguer sur les axes du sexisme, du machisme et de la misogynie – la pensée médicale issue de l’Antiquité va peu à peu rencontrer l’enseignement de l’Eglise catholique, laquelle n’a de leçon à prendre de personne en matière de misogynie. Il semble que durant quelques siècles, cette influence cléricale se confine au niveau du discours – les conditions n’étant certainement pas remplies pour que des soignants hommes aient un accès plus ou moins libre au corps féminin, surtout dans ses fonctions les plus intimes.

Les choses vont brutalement s’accélérer à partir de ce que j’appelle « le moment 1560 », c’est-à-dire quand les chirurgiens (qui, à l’époque, n’étaient pas des médecins) vont commencer à prétendre intervenir dans les accouchements. Bien entendu, les choses ne vont pas se faire en un jour, et avant d’être couramment admis comme intervenants légitimes en pareil contexte, les chirurgiens et les médecins vont s’attacher à briser le circuit traditionnel qui avait conduit jusque-là les communautés à choisir en leur sein les sages-femmes (les « matrones ») dont elles entendaient s’adjoindre le concours, pour imposer progressivement les sages-femmes « qualifiées ». Si j’en crois J. Gélis [9], c’est effectivement vers 1560 que l’on répertorie les premiers Statuts et Réglements concernant les Matrones Saiges-Femmes de la Ville, Fauxbourgs, Prevosté et Vicomté de Paris.

Cependant, il semble bien que l’accréditation de ces sages-femmes nouvelle manière repose moins sur une problématique supériorité technique que sur une rectitude morale certifiée par le clergé du coin. Force est donc d’admettre qu’à partir de cette époque, l’alliance du goupillon et du caducée sort de la simple interaction idéologique pour entrer dans une coopération éminemment administrative et pratique, à un moment, de plus, où, sous l’influence du religieux, le pouvoir séculier s’avise de réprimer – notamment par « l’humiliation », nous dit Gélis [10] – la dépravation féminine dès lors qu’elle se traduit par des grossesses illégitimes.

Or, cette alliance de deux traditions intensément misogynes s’opère à un moment clé de l’histoire du catholicisme : celui de la Réforme, des guerres de religion et, surtout, de la Contre-Réforme organisée autour du Concile de Trente. Ce moment clé, c’est celui où, ébranlée par le drame qui se joue sous ses yeux, la plus haute hiérarchie catholique d’Europe conscientise les failles d’une christianisation pourtant millénaire ou presque, aperçoit les reliquats trop nombreux d’une culture païenne qu’on espérait disparue, tout en conscientisant qu’autour de l’accouchement et de la solidarité traditionnelle à laquelle il donne lieu, c’est bien le rôle de la communauté féminine dans l’entretien et la transmission de cette culture indésirable qui se joue à chaque fois. Concomitant des procès de sorciers qui s’avèreront, en grande majorité, des sorcières – d’ailleurs souvent sages-femmes –, ce grand renouvellement du personnel obstétrical permettra d’intervenir à la racine même du mal [11]. Sélectionnées sur des critères religieux bien davantage que médicaux, ces sages-femmes de la modernité offriront d’importantes garanties pour l’avènement d’un ordre nouveau, notamment :

  • dûment chapitrées, elles veilleront à disqualifier, pour les éradiquer à terme, les anciennes références païennes et les rituels magiques dont l’accouchement traditionnel était le terreau naturel ;
  • rompant avec une solidarité féminine millénaire et qui allait de soi jusqu’alors, elles réaliseront sans état d’âme le fantasme misogyne monstrueux de clercs estimant que la survie de la mère ne saurait en aucun cas faire obstacle à l’extraction coûte que coûte d’un fœtus même non viable, à seule fin de le baptiser [12].

Bilan : la seconde mort d’Hippocrate

Aux antipodes du serment d’Hippocrate auquel les médecins occidentaux ont toujours prétendu se référer alors qu’il est fondé sur une éthique d’humilité et de respect d’autrui, « le moment 1560 » ressemble fort à une seconde mort du vieux Maître de Cos. Nonobstant les arguties excessivement subjectives – voire carrément idéologiques (nous y reviendrons) – concernant une problématique distanciation précoce de la médecine et de la religion, a fortiori l’amorce d’un prétendu mouvement des médecins vers « l’amour des femmes » (dixit Knibiehler), l’alliance objective de la médecine avec le pouvoir spirituel d’alors (et avec le pouvoir séculier qui lui était subordonné) me paraît illustrer une radicalisation misogyne dont il me restera ensuite à montrer qu’elle est plus que jamais actuelle.

Ce reniement hippocratique, en effet, se fonde autour d’au moins cinq piliers qui n’ont cessé de se renforcer dans la suite de l’Histoire.

  1. Fragilisation du féminin – En prétendant prendre le contrôle du « continent noir » sous le prétexte de l’accouchement – qui correspond effectivement à un pic de faiblesse et de déréliction pour la plupart des femmes –, les médecins ont réussi l’exploit d’incarner dans le réel leur fantasme ancestral pourtant assez primaire consistant à décliner le féminin sur le mode de la fragilité.
  2. Dévalorisation maternelle – En tirant parti de la précarité fœtale et néo-natale pour médiatiser son expansionnisme fondamentalement misogyne, la médecine a créé les conditions pour que, malgré une probabilité de survie alors assez faible, le bébé justifie un déplacement jusqu’alors inconcevable du souci traditionnellement orienté vers la mère, désormais réduite à la fonction de contenant vaguement incongru et potentiellement indésirable. On voit d’ici pointer « l’oreille du refoulé », puisque aux antipodes du parti-pris de surprotection plus ou moins chevaleresque qu’aurait pu justifier le fantasme de la fragilité féminine [13], celui d’une brutalisation tous azimuts dit assez lequel conditionne l’autre : c’est parce qu’il faut contrôler et humilier le féminin que tous les moyens sont bons pour le fragiliser.
  3. Prévention coûte que coûte – Cette nécessité de préserver le fœtus à tout prix de toutes les supposées menaces que faisait peser sur lui l’incompétence obstétricale de sa mère et des sages-femmes qui l’assistaient a introduit en médecine un paradigme bien de nature à faire se retourner Hippocrate dans sa tombe : celui de la prévention – et même de la prévention coûte que coûte.
  4. Indifférence aux preuves – Sortis des ratiocinations scholastiques mais essentiellement théoriques où ils s’étaient jusqu’alors complu entre eux, mais évidemment incapables de justifier leur coup de force sur un minimum de preuves, les médecins se sont peu à peu habitués à une revendication de pouvoir fondé sur un discours totalement découplé des faits (qu’il s’agisse de leurs motivations fort peu désintéressées ou, a fortiori, des preuves concernant bénéfices de leurs interventions), un discours que Molière allait bientôt caractériser à très juste raison comme « le roman de la médecine » [14], [15].
  5. Pouvoir et contrainte – Toutefois et compte tenu des mentalités qui prévalaient à l’époque, il n’est pas certain que cette médiatisation d’une radicale déculturation par le nouveau-né aurait suffi à permettre la médicalisation de l’accouchement : pour assurer son propre pouvoir, la médecine n’a pas craint de s’appuyer sur le pouvoir séculier de l’époque, relais docile de ses alliés religieux et qui disposait de moyens plus que dissuasifs pour mater les récalcitrantes [16]. Le « pouvoir médical » n’est pas d’essence exclusivement symbolique.

La suite de l’Histoire

Dans les limites du temps qui m’est imparti, reprenons ces cinq fondements du nouvel ordre médical qui est en train de s’installer, pour montrer rapidement que loin de s’inscrire dans un moment précis de l’histoire de la médecine, ils n’ont cessé de se renforcer à l’époque actuelle.

  1. La fragilisation du féminin : c’est une observation facile à faire que, aujourd’hui encore, le corps féminin reste le lieu d’une surmédicalisation (hystérectomies, mammographies, vaccinations, « traitements » de la ménopause…) dont on ne trouve pas encore [17] l’équivalent dans le sexe masculin.
  2. La dévalorisation maternelle : voie historique d’abordage, l’obstétrique reste plus que jamais le prétexte d’une effrayante brutalisation, dont les excès toujours actuels ont été maintes fois dénoncés, incluant une implacable arrogance médicale et paramédicale, des humiliations gratuites (rasage vulvaire, position gynécologique), des mutilations excessives la plupart du temps (épisiotomie, césarienne), les dystocies induites (position gynécologique, péridurale…). Mais la médicalisation moderne a également évolué vers une sophistication pseudo-scientifique qui vise à en celer l’inspiration brutale : avec une sensibilité de femme et de sémiologue, Stéphanie Saint-Amant (dans un livre à paraître [18]) relève ainsi la dérive du langage obstétrical vers « une terminologie de la défaillance physiologique du corps féminin », via des notions aussi insidieuses que « l’indocilité » ou « la non-coopération maternelle » (qui justifient des manœuvres mécaniques d’expulsion), « l’inefficacité de l’action utérine » (qui justifie le recours aux ocytociques). Même dans le simple mot dystocie, « on peut déceler un jugement implicite quant à la résistance/incompétence du corps de la femme, avec un traitement à la clé », une « mise en incapacitation du corps des femmes » qui réalise le fantasme que celles-ci soient « inefficaces à mettre au monde par elles-mêmes ». Bien pire encore : les dérives de la procréation médicalement assistée tendent de plus en plus à réaliser le fantasme encore plus radical de femmes inefficaces à simplement procréer
  3. La prévention coûte que coûte : il est parfaitement documenté que la médicalisation exponentielle de l’obstétrique tire sa principale justification d’une croissance non moins exponentielle de dépistages dont l’intérêt apparaît de plus en plus incertain [19]. Plus largement, je rappelle que la fortune insolente des lobbies pharmaceutiques tient pour l’essentiel à une dérive très récente de la médecine du curatif vers le préventif [20] : on oublie trop souvent que l’essentiel des traitements qui ont fait cette fortune – antihypertenseurs, médicaments contre le cholestérol ou l’ostéoporose, hormonothérapie de la ménopause, vaccins… – repose sur des indications préventives [21].
  4. L’indifférence aux preuves : malgré la surmédicalisation française de la grossesse, toutes les données internationales attestent que notre pays se classe de plus en plus mal en termes de morbi-mortalité néo-natale ou maternelle [22]. Par-delà et dans toutes les spécialités médicales, rappelons qu’il faudra attendre plus de quatre siècles pour que, sous l’étendard de l’evidence-based medicine, la profession commence à s’interroger – et non sans résistances farouches – sur la réalité des faits derrière la rhétorique de la fiction.
  5. Quant aux relations de pouvoir et de contrainte, qu’il suffise de penser aux modalités institutionnelles de la PMI, avec notamment le conditionnement de prestations familiales au respect d’un certain nombre de médicalisations pas forcément rigoureusement justifiées – sans parler de l’indisponibilité programmée des vaccinations obligatoires qui, par le fait même et avec la scandaleuse connivence de toute la profession, oblige les parents à exposer leurs enfants à des vaccinations de tolérance extrêmement douteuse hors de tout cadre juridique protecteur. Plus généralement, une fois encore, pensons ne serait-ce qu’à la loi de juillet 2011 sur les soins psychiatriques sous contrainte, ou encore à la très sérieuse menace d’une vaccination obligatoire à chaque escroquerie pandémique, pour constater que les médecins ne se sont décidément pas lassés, bien au contraire, de leurs douteuses relations avec les instances du pouvoir séculier.

La pilule

Par une de ces étonnantes régularités chronologiques qui parsèment parfois l’Histoire, sautons dans le temps de quatre siècles exactement, pour arriver cette fois au « moment 1960 » : l’année de la première commercialisation d’une pilule à finalité anticonceptionnelle.

Il va falloir attendre 50 ans encore pour que le public se rende compte que ce sésame de la « libération féminine », avec son cortège d’effets indésirables soigneusement dissimulés, n’est rien d’autre qu’un médicament : sachant que nombreux sont les professionnels de santé à s’abriter derrière le récent scandale des 3G/4G pour focaliser sur cette classe l’évidence d’une toxicité jusqu’alors restée méconnue des utilisatrices, et continuer de dissimuler que le problème iatrogène concerne bien toute la classe des contraceptifs oraux.

Une évaluation impossible

La pilule anticonceptionnelle ne se contente pas d’être un médicament bien caché : c’est un médicament effrayant. Effrayant, en effet, parce que par essence inévaluable. Pour le récapituler rapidement, l’évaluation pharmaceutique s’organise en gros autour de trois axes : 1/ les modèles animaux, 2/ les essais cliniques, 3/ les études de pharmaco-épidémiologie une fois le médicament introduit sur le marché. Or :

  1. on ne dispose pas de modèles animaux du cycle féminin ;
  2. personne de raisonnable n’imagine qu’on va pouvoir répartir au hasard des femmes entre deux groupes où elles se verront attribuer en aveugle un contraceptif actif ou un placebo ;
  3. il suffit de regarder autour de soi pour constater que la consommation contraceptive des femmes est extrêmement aléatoire dans le temps, qu’il s’agisse de la durée d’exposition ou des spécialités consommées : de telle sorte que toute étude exigeant un minimum de recul chronologique (comme celles qui évaluent le potentiel cancérigène de la pilule) se heurte à des inconnues telles que leurs résultats, jamais très conclusifs, ne font que conforter dans leurs idées préconçues ceux qui pensent que les pilules sont raisonnablement sûres ou, à l’opposé, ceux qui jugent qu’elles font courir aux utilisatrices des risques disproportionnés.

Un bénéfice difficile à cerner

« Disproportionnés » à quoi, au fait ? Eh bien, si la pilule est un médicament, il convient de lui appliquer le schéma propre à tout médicament et de s’interroger, par conséquent, sur son rapport bénéfice/risque. On vient d’évoquer rapidement les risques, en soulignant que pour patents qu’ils soient, ils sont difficilement quantifiables précisément. Quels peuvent être les bénéfices, à présent ? On en voit deux, a priori : 1/ une maîtrise de sa fécondité, 2/ un meilleur épanouissement sexuel. Malheureusement :

  1. on dispose d’études démographiques convergentes et précises attestant que, dans un pays comme le nôtre, les taux de fécondité ont commencé de décroître dès la fin du 18e siècle et que, par rapport à ce qu’ils étaient juste avant la seconde guerre mondiale, ils n’ont pas significativement baissé avec l’introduction de la pilule [23] ; on relèvera en passant que, mesurés dans des conditions très artificielles, les taux d’efficacité de la contraception médicalisée sont extrêmement théoriques et manifestement surestimés [24] ;
  2. quant à l’épanouissement sexuel global des contemporain(e)s, je laisse chacun et chacune examiner en toute conscience s’il existe la moindre raison de penser qu’il est plus satisfaisant aujourd’hui que naguère : les hommes bandent-ils mieux – et plus souvent ? les femmes jouissent-elles plus intensément – et plus souvent ?... Les hommes et les femmes sont-ils plus heureux ensemble, plus épanouis l’un par l’autre [25] ?

Hippocrate encore mort…

Avant l’introduction des premières pilules au début des années soixante, cela n’aurait traversé l’idée de personne qu’un individu pût ingérer une substance médicamenteuse sans la moindre motivation de guérir une maladie (curatif) ou, au moins, d’en prévenir une (préventif). L’idée de personne et surtout pas du législateur : il n’y avait tout simplement pas de place dans la législation pour un OVNI pharmaceutique aussi incongru qu’une contraception médicamenteuse.

Via la directive CEE/65/65 (transposée en droit français par une ordonnance du 23/09/1967), il a donc fallu modifier la loi et introduire la notion de médicament « par fonction » – pour autoriser qu’on pût désormais bouleverser un corps en parfaite santé sans le moindre des objectifs curatifs, préventifs ou diagnostiques (produits de contraste) qui avaient jusqu’alors monopolisé l’activité des médecins.

Et qu’on ne vienne surtout pas m’objecter que bon an mal an, la contraception avait toujours fait partie des responsabilités médicales : en France, quelques années seulement avant la loi Neuwirth (1967), l’Ordre des médecins avait tout simplement suspendu une consoeur après qu’elle eut osé prononcer un plaidoyer en faveur d’une régulation des naissances [26]… Alors que depuis des siècles, les médecins avaient activement prêté main forte à une répression excessivement lourde de cette régulation, leur conversion soudaine aux vertus présumées de la contraception orale devrait quand même nous conduire à nous interroger sur le lien entre la pilule et les valeurs éprouvées de cette médecine, à savoir misogynie et fragilisation du féminin…

Quelle libération ?

Je veux bien, par conséquent, entendre les historiennes qui célèbrent dans l’apparition de la contraception orale l’An I de « la libération » féminine. Mais force est de constater que cette contraception-là est directement sortie d’une médicalisation marquée par une tradition misogyne de plus en plus impudente et que, bien pire encore, elle en a justifié l’extension au plus profond de l’intimité féminine. Il n’y a même aucune difficulté à reconnaître, dans cette innovation paraît-il majeure, les cinq piliers d’une brutalisation triomphante.

  1. La fragilisation est à la fois physiologique [27], iatrogène, psychologique (automutilation, effet sur la libido) et cognitive (la pilule ayant marqué une nette perte dans la connaissance qu’ont les femmes du fonctionnement de leur corps [28], comme illustré par la panique de celles qui s’aperçoivent avoir oublié leur plaquette le premier samedi soir de leurs vacances…) [29].
  2. La dévalorisation des femmes tient notamment au mépris absolu dont témoignent toutes les désinformations qui ont rendu acceptable leur castration chimique, notamment l’argument surdébile que l’on trouve encore dans les plus éminentes revues internationales et qui consiste à relativiser les risques d’une contraception orale en les comparant aux risques d’une grossesse (voire, comme le fait Winckler [30], à ceux d’un accouchement « en Afrique rurale » !!!) : comme si, deux siècles et demi après le début d’une prise de contrôle de leur fertilité par la majorité des gens, les contemporaines n’avaient d’autre issue qu’une lamentable grossesse quand elles ont négligé ce préalable incontournable d’aller solliciter d’un tiers intrusif leur permis de baiser. Une désinformation aussi incroyable est rendue encore plus palpable par le récent scandale des 3G/4G qui, loin de rectifier un parti-pris de tromperie systématique concernant notamment les risques, l’a au contraire conforté :
    • ce scandale, en effet, ne saurait dissimuler que la justification de ces nouveaux composés reposait sur l’aveu – regrettablement rétrospectif – d’une mauvaise tolérance (vasculaire, psychologique…) des précédentes générations : que les nouvelles n’aient pas tenu leurs promesses n’enlève rien à ce constat d’une tolérance problématique pour celles que l’on prétend désormais recommander comme substitut…
    • il suffit de lire sur le sujet pour voir les interventions des gynéco se contredire mutuellement au gré de leurs réfutations aussi partielles que partiales, et pour constater, au mépris pourtant flagrant de la loi, un black-out complet concernant les conflits d’intérêts des gynéco qui s’expriment sur le sujet.
  3. Le paradigme de la prévention se retrouve par exemple dans la justification rétrospective, clairement opportuniste, d’une médicalisation dont on a déjà rappelé l’incongruité légale et médicale, via la promotion sélective d’études de méthodologie à tout le moins incertaine, supposées démontrer qu’une contraception orale réduirait l’incidence de certains cancers et de certaines infections génitales, au détriment d’autres études au moins aussi crédibles suggérant que cette même contraception augmenterait l’incidence d’autres cancers et d’autres infections.
  4. Quant au « roman de la médecine » fondé sur une indifférence absolue aux données factuelles, on le retrouve – outre dans toutes les désinformations qui viennent d’être évoquées – également dans le contraste entre le mythe d’un épanouissement sexuel sans précédent et une foultitude d’observations incompatibles, telles que la prévalence apparemment de plus en plus forte de l’éjaculation précoce où le rôle d’une contraception reposant exclusivement sur les épaules de la femme mériterait à tout le moins d’être investigué. Même roman – évidemment associé à la déclinaison d’un féminin auquel il est impossible de se fier – dans l’autisme forcené justifiant que tout échec de la pilule soit rapporté à un « oubli » (évidemment sous l’entière responsabilité de l’utilisatrice concernée) au mépris des données pourtant nombreuses suggérant qu’il puisse relever de bien d’autres causes [31].
  5. Pour finir sur le cinquième pilier, celui d’un pouvoir médical de moins en moins scrupuleux justifiant une perte d’autonomie de ceux ou celles qui en sont la cible, on pourra méditer sur le triomphalisme récent qui consiste à se féliciter d’une généralisation du stérilet aux primipares. Outre que ce mode de contraception est conforme à la recommandation médicale désormais officielle de promouvoir des contraceptions « indépendantes de la volonté » – réalisant le fantasme de femelles tout juste bonnes à écarter les cuisses sur demande, au mépris du slogan pourtant récent « mon ventre m’appartient » – il témoigne lui aussi d’une impressionnante brutalisation. Car si l’élévation du risque infectieux chez la nullipare est (peut-être) discutable, l’objection à la pose d’un stérilet dans un tel contexte était surtout d’ordre moral : on estimait non acceptable de faire courir le risque, même minime, d’une stérilité définitive à une femme qui n’avait pas encore eu d’enfant. Je ne suis pas certain que l’abolition d’un tel scrupule signe quoi que ce soit de positif en faveur de l’émancipation féminine…

Brutalisation

Comme je l’ai expliqué dans mon dernier livre, l’inspiration de mes publications sur la « brutalisation » du corps féminin m’est venue à la lecture de l’ouvrage, a priori sans rapport, de l’historien Mosse : De la grande guerre au totalitarisme – La brutalisation des sociétés européennes [32]. Le point de vue développé par Mosse est que dans un louable effort pour exorciser le souvenir traumatique alors sans précédent lié à la boucherie de la première guerre mondiale, les autorités se sont lancées dans une célébration du souvenir fondé sur des cérémonies, des cartes postales, voire des jeux à destination des enfants, aboutissant à un résultat exactement contraire au sentiment qui l’avait inspirée : l’émoussement des sensibilités devant l’horreur, et qui allait conduire au traumatisme encore plus grand de la culture du sadisme telle que pratiquée par les nazis.

C’est mon idée, cette fois appliquée à la médicalisation de la contraception : que l’apparent confort résultant, joint aux célébrations irréfléchies d’une fallacieuse « émancipation », a semblablement émoussé notre sensibilité, en banalisant les risques pourtant inconsidérés pris à l’égard du corps humain, de son intégrité et de sa beauté.

  • D’abord défaite cinglante de l’éthique hippocratique entendue comme un principe d’humanité enraciné dans un irréductible respect de l’Autre, et désormais supplantée par l’arrogance insoutenable tirée du pouvoir objectif que les médecins ont conquis sur ce qui intimide le plus les hommes, à savoir le corps féminin, qui avait jusqu’alors cristallisé sur lui les plus constantes et les plus intenses émotions intellectuelles, psychologiques, morales ou esthétiques de la civilisation [33].
  • Mais également défaite cinglante de la civilisation : l’inspiration – et la justification – de cette effrayante sauvagerie à l’endroit du corps féminin est venue d’un monde médical incurablement machiste, travaillé depuis presque son origine par une horreur compulsive des femmes. Victoire éminemment tragique, en vérité, dans une histoire de la civilisation scandée par l’impérieuse nécessité que soit surmontée l’ambivalence fondamentale de l’homme et sa propension naturelle à rétrograder les femmes au statut de non-sujets simplement destinés à l’assouvissement brut de ses pulsions [34] ; victoire des forces obscures de la bestialité dans leur affrontement éternel avec celles de la clarification, de la maîtrise, du respect – de l’humanisation, en un mot [35]…

La marque la plus spectaculaire de cette brutalisation est sa généralisation aux deux sexes. Une fois admis que nonobstant son ineffable splendeur [36], même le corps féminin ne devait pas faire obstacle à la brutalité iatrogène au moment où, consciemment ou non, les médecins (moyennant rétribution) se mettaient au service d’un capitalisme sans foi ni loi (incarné en l’espèce par une industrie pharmaceutique passée sous la coupe des pires lobbies financiers), quelles barrières de prudence, de compassion ou de décence eussent bien pu arrêter le mouvement ?

Bébés circoncis pour un oui pour un non ou atrocement menacés par des vaccinations incongrues dont la motivation commerciale exclusivement sordide devrait sauter aux yeux du moins averti, enfants gavés de psychotropes sous les prétextes les plus fous, hommes désormais eux aussi réduits à l’impuissance par une foultitude de prises en charge toutes plus mutilantes les unes que les autres (médicaments contre l’hypertension ou le cholestérol , mutilations prostatiques de toutes sortes…), sujets âgés acculés à la démence dès la soixantaine par l’imbécilité des traitements censément prescrits pour prolonger leur espérance de vie, cancéreux de l’un ou l’autre sexe condamnés à une fin rendue misérable par l’administration de pseudo traitements hors de prix quoique aussi délabrants qu’inefficaces… Il faudrait également parler des pratiques d’euthanasie qui, si j’en crois certains collègues, dépassent l’entendement – et pas seulement dans les Services de gériatrie (mais, par exemple, en cancérologie, fût-elle infantile)…

C’est une tendance actuelle – à laquelle je suis fier de contribuer – de dénoncer les abus des lobbies financiers qui se sont emparés de l’industrie pharmaceutique, un éminent confrère n’ayant pas craint, récemment, d’évoquer à leur sujet un véritable « crime organisé ». Mais nous sommes déjà moins nombreux à constater cette évidence que si crime il y a, il ne peut se perpétrer que par le biais des médecins et autres professionnels de santé : la chose, pourtant, ne serait pas bien difficile à documenter [37]. Or si, à la suite de Marcia Angell [38] et autres observateurs avisés du milieu, on date des années 1980 cette dérive de l’industrie pharmaceutique, force est de constater qu’elle est donc postérieure à ce « moment 1960 » : j’ai l’audace de penser que le mouvement de brutalisation qu’il marque n’est pas pour rien dans la mollesse des résistances médicales à la criminalité ultérieure des lobbies.

Méditations interdisciplinaires

De tout ce qui vient d’être dit – sans doute trop rapidement, sans doute trop globalement – ressort quand même une question qui me paraît centrale : si – selon l’intuition fulgurante de Molière (également pressentie par le regretté J. Léonard) – il est exact que le discours médical flirte constamment avec la fiction, est-il possible d’étudier l’histoire de la médecine sans considération aucune avec l’entreprise de validation technico-scientifique que j’ai essayé d’esquisser ? L’histoire peut-elle aider à comprendre le présent si, à quelque époque que ce soit, elle se méprend sur le vrai du faux du discours médical ?

Un seul exemple, mais éloquent. Dans son Que sais-je consacré à l’histoire de la maternité, Knibiehler déplore qu’à l’heure actuelle, « le souci de sécurité » (p. 119) à tout prix prime sur le confort, voire sur la dignité des parturientes : mais elle se contente de le déplorer. Or, tout porte à penser que, loin de contribuer à la sécurité des mères ou des bébés, la débauche de procédures techniques qui caractérise l’obstétrique contemporaine tend au contraire à menacer la sécurité des intéressés, comme encore attesté par les statistiques très récentes (cf. note 22) montrant que pays européen probablement le plus dispendieux en soins de santé obstétricaux, la France ne cesse de régresser en termes de morbi-mortalité maternelle et néonatale, au point de se situer aujourd’hui au lamentable 17e rang parmi les autres pays du continent [39]. Du point de vue technico-scientifique qui est le mien, il n’y a rien d’étonnant dans cet apparent paradoxe : par exemple, à mesure que, sous le prétexte fallacieux d’une « prévention », les médecins introduisent de nouveaux dépistages de plus en plus sophistiqués, le bénéfice individuel tend de plus en plus vers zéro, alors que la résultante de tous les risques individuels qui se cumulent croît au contraire de façon plus ou moins exponentielle ; de telle sorte qu’à la fin, le rapport bénéfice/risque de tout cet activisme obstétrical tend tout simplement vers l’intolérable. S’il me paraît donc impossible de s’abriter derrière le mythe de la « sécurité » pour prendre acte de cette tendance, il va de soi, en revanche, que la porte reste ouverte pour une interprétation en termes de brutalisation – car à la fin, et sous les meilleurs prétextes « préventifs » que ce soit, c’est bien le corps, le cœur et l’esprit de femmes qui subissent toute cette violence pour rien.

On voit sur cet exemple comment le refus de s’interroger sur la validité des revendications médicales permet d’esquiver, via un faux dilemme éthique (« Le souci de la sécurité »), un questionnement pourtant aigu sur la misogynie médicale – accessoirement sur ses motifs profonds ou sur le retour du refoulé [40]. Le même type de refoulement se retrouve avec les procédures pourtant sidérantes de la procréation médicalement assistée (PMA), l’éthicisation hyperdramatisée du débat tendant à camoufler que malgré le coût économique et iatrogène effrayant de toutes ces procédures, on est toujours dans l’attente de la moindre preuve d’efficacité par comparaison avec la position traditionnelle d’attentisme strict [41].

La question qui se pose dès lors, c’est de quoi relève l’histoire de la médecine ? D’une histoire des sciences – sachant que l’amoncèlement d’outils informatiques ou électroniques ne suffit pas pour qualifier de « scientifique » quelque pratique que ce soit (comme illustré par ce qui se passe aujourd’hui dans la plupart des grands garages automobiles). L’histoire de la médecine ressortit-elle alors à celle des techniques, à l’histoire sociale, ou à l’histoire économique – quand les déterminants lucratifs des dérives actuelles sautent aux yeux ? Dans la présente communication, j’ai essayé d’introduire qu’elle pourrait également relever d’une histoire de la propagande – parfaitement en phase avec l’intuition moliéresque profonde du « roman de la médecine ». Lorsque vous interrogez les officines chargées de promouvoir les « innovations » en matière de biens de santé, on vous explique que l’essentiel du job consiste à « inventer une Belle Histoire ». Vioxx a été l’archétype de « la Belle Histoire », avec le succès que vous savez – et l’épilogue que vous n’ignorez point…

Mais réciproquement, la médecine – et tout particulièrement la médecine de la femme – touche à ce point l’intime qu’elle peut se trouver très significativement influencée par les biais personnels de l’historien. Dans mon dernier livre, j’ai essayé de montrer à quel point Knibiehler entre régulièrement en contradiction flagrante avec elle-même dès lors qu’elle s’avise de commenter la portée des faits et citations pourtant très crus qu’elle rapporte et qui attestent généralement, de façon fort peu univoque, le parti pris résolument misogyne de la médecine occidentale. Or, si le commentaire apparaît ainsi constamment décalé par rapport aux faits recensés, c’est que ces derniers ne permettent en rien d’adhérer à la thèse répétitivement formulée par l’historienne relativement à la portée censément « émancipatrice » d’une contraception médicalisée : comment quelque chose de bon pour les femmes aurait-il pu sortir d’une tradition à ce point continûment marquée par l’horreur du féminin ? En revanche, la contradiction disparaît si l’on accepte d’intégrer cette médicalisation de la contraception dans un mouvement séculaire, voire millénaire, de fragilisation et de soumission du féminin, mais c’est au prix, évidemment, d’un renoncement idéologique terrible qui a été exprimé avant moi par F.E. Morin :

La pilule, le stérilet, l’avortement ne sont pas des facteurs de progrès social, ils sont l’aménagement d’une misère du corps que chacune est, à certaines occasions de sa vie, obligée de subir. Le dire n’est pas réactionnaire, c’est simplement honnête.

Pour maintenir la fiction de l’émancipation, les historiennes féministes se sont notamment tournées vers l’anthropologie. J’avoue être surpris de la facilité avec laquelle s’est trouvé admis – et propagé – l’argument pourtant extrêmement problématique de Françoise Héritier selon lequel la fécondité serait « le lieu central de la domination masculine », notamment relativement à l’incontestable pouvoir féminin d’engendrer du bisexuel, entendez : des garçons et des filles. Qu’il me soit permis de risquer qu’un tel argument relève de ce type de théorisation assez trompeuse qui consiste à extrapoler sans précautions des observations certes indubitables, mais pas forcément généralisables [42]. Que, dans l’ensemble, les femmes soient fières de leur pouvoir procréateur – et de leur aptitude à engendrer du bisexuel – me paraît relever d’un constat assez élémentaire, en effet. Mais que ce pouvoir éminemment féminin indispose les hommes ou qu’il suscite leur jalousie, voilà bien une idée qui mériterait un minimum d’examen critique. Premièrement parce que la responsabilité procréatrice me paraît, chez l’homme, un acquis évolutif fort tardif et encore peu établi : il suffit, là encore, de regarder autour de soi – a fortiori dans l’histoire même récente – pour prendre la mesure de la légèreté prédominante (d’ailleurs renforcée par la pilule) avec laquelle les hommes considèrent les conséquences de leur fécondité. Deuxièmement parce que, dans le règne animal, la violence sexuelle des mâles – dont nous avons forcément hérité – apparaît très antérieure à quelque conscientisation que ce soit du potentiel procréatif de l’acte sexuel. Troisièmement parce que, « dans sa partie » (comme dirait Homais), le père contribue au moins autant que la mère à la sexuation de sa descendance [43]. Enfin et surtout, parce qu’il est deux moments de la vie féminine qui tendent à calmer la jalousie et la possessivité des hommes : le vieillissement d’une part (et ce serait un intéressant sujet que d’inventorier, dans l’art ou la littérature, l’expression du soulagement, voire de la joie mauvaise, que suscite chez les hommes la promesse du vieillissement féminin), la grossesse d’autre part, dont on sait bien qu’elle suffit bien souvent à tuer le désir masculin.

Ainsi et au contraire d’Héritier, je ne crois pas que la violence mâle continûment exercée contre les prérogatives procréatrices des femmes signifierait que les hommes les jalousent : mais simplement que, conscients de la juste fierté qu’en tirent les femmes, ils jugent que le meilleur moyen de les rabaisser est encore de les en priver. L’impulsion est celle d’une humiliation bien davantage que d’une impossible appropriation [44].

Triste ou non, l’incontournable réalité des rapports entre les sexes est celle d’une redoutable ambivalence, faite de désir mutuel et de violence – d’ailleurs parfaitement réciproque. Cela dépasserait probablement les limites de la présente communication que de s’interroger sérieusement sur les déterminants de cette ambivalence. Mais qu’il me soit permis de soutenir qu’issue d’une tradition obstinément et farouchement misogyne, la contraception médicalisée n’a contribué en rien à résoudre le problème, bien au contraire : car qui profite le plus de la disponibilité désormais constante et quasi systématique des femmes aux aspects les plus instinctuels de la sexualité ?

L’efficacité de la contraception n’a rien à voir avec l’acceptation de son propre corps, rien à voir avec l’épanouissement sexuel, la pilule n’a jamais fait la liberté intérieure de quiconque [45].

Conclusion

En se posant dans une perspective d’objectivation du corps, la médecine occidentale devait fatalement rencontrer de plein fouet la difficulté posée par l’exaspérante sensibilité de l’homme au potentiel de séduction du corps féminin [46] : comment objectiver ce qui rend l’homme fou de désir ? Comme le souligne C. Fouquet, « il n’y a pas de regard naïf en la matière » (p. 35) [47]. A cet égard, il me paraît éminemment évocateur que la première recommandation éthique conçue à l’usage de cette médecine-là – le serment d’Hippocrate – ait réservé d’emblée une attention aussi nette au risque des dérives sexuelles.

En freudien assumé, j’ai toujours pensé que, entendue comme maîtrise créatrice de notre sauvagerie pulsionnelle, la civilisation passait par l’apprivoisement du désir sexuel et par la résolution concomitante des violences qu’il suscite, et de façon réciproque. Pour des raisons historiques dont j’ai essayé de retracer rapidement la genèse, la médecine occidentale a pris une voie radicalement inverse :

  • elle a profité de cet état de fragilisation extrême où l’épreuve de l’accouchement met les parturientes pour imposer par la force sa culture farouchement misogyne ;
  • ainsi brisées les barrières les plus sacrées de l’intimité et de la pudeur, elle s’est attachée à disloquer le fascinant corps féminin en un mécano anatomico-physiologique dont aucune pièce n’apparaît indispensable ;
  • s’avisant alors qu’il n’y avait aucune raison de limiter au sexe féminin son oeuvre de prédation, elle a poursuivi son travail de sape en transformant le corps humain en simple domaine à exploiter ;
  • ayant ainsi fait tomber toutes les barrières du respect et du sacré, elle a laissé le champ libre au « crime organisé » tel que perpétré désormais par les lobbies pharmaceutiques, avec une implacable sauvagerie et une révoltante impunité.

A ceux qui pensent que je délire, j’objecte pour terminer qu’aux antipodes de la Belle Histoire imputant aux mérites de la médecine l’amélioration de l’état sanitaire des populations au cours des siècles, le découplage actuel entre l’espérance de vie et l’espérance de vie en bonne santé autorise pour la première fois à s’interroger sérieusement sur le rôle de cette médecine dans l’abrègement de la vie en bonne santé : rendez-vous dans les maisons de retraite dites « médicalisées » si vous souhaitez prolonger la discussion…

Post-scriptum

Même si, en finalisant cette rédaction à destination du site de la Société d’Histoire de la Naissance, j’ai – selon la procédure décrite en introduction – renvoyé en notes de bas de page la polémique déclenchée par mon exposé, l’intensité du débat qui a suivi m’incite à un commentaire additionnel et plus global.

Aucun exposé – surtout lorsqu’il récapitule en une heure presque toute une vie de réflexion – ne peut être parfaitement bordé. Il y a forcément des approximations, des non-dits, des allusions, des références manquantes, des formules qui, extirpées isolément et reprises littéralement, peuvent nourrir à l’infini une fallacieuse critique : lorsque, à seule fin didactique, j’évoque « le moment 1560 », je ne suis pas assez bête pour imaginer que tout était bouclé au 01/01/1561 et il n’est pas besoin d’être historien pour savoir que les choses dont on parle ici s’étendent sur des siècles – l’idée étant justement d’inscrire l’actualité de la médecine dans une dynamique sur le long terme. Même ouverte au débat, voire à une authentique polémique, la communication humaine exige donc un minimum de connivence entre le locuteur et le ou les auditeurs, et il est évident que les conditions d’une telle connivence n’étaient pas remplies ce jour-là : la fausseté objective de certaines des réfutations qui m’ont été adressées – bien que doctement – en témoigne suffisamment.

Je vois au moins trois raisons à une telle difficulté de communication, et c’est parce qu’elles m’apparaissent éminemment pertinentes pour mon propos qu’il me vient de m’y arrêter.

  • En matière de relations hommes-femmes ou de sexualité, tout ne s’apprend pas dans les livres [48], de telle sorte que le débat peut vite basculer dans la discussion « Café du commerce » en l’absence de règles du jeu qui s’imposeraient naturellement à tous : je veux bien prendre le temps de réfléchir pour justifier ce qui m’apparaissait tellement évident que la nécessité d’argumenter sur ce point ne m’avait même pas traversé, mais je ne pense pas que mon idée d’une nette – et fondatrice – dissymétrie de sensibilité entre l’homme et la femme relativement aux caractères sexuels secondaires de l’autre sexe soit raisonnablement réfutée par une objection du type « je connais des hommes qui sont insensibles au corps féminin… » [49].
  • A l’évidence, nombre des idées qui peuvent surgir de la problématique que j’ai abordée ont le potentiel d’aller taquiner diverses idéologies : qualifier « d’essentialisme » le simple constat de fait qu’il y a de la violence entre les sexes me paraît ainsi relever de l’idéologie [50].
  • Pour des raisons qu’il serait intéressant d’approfondir [51], le « féminisme » (qui – comment s’en étonner ? – a inspiré l’essentiel des critiques faites ce jour-là à mon endroit) possède un effrayant pouvoir d’intimidation [52] : off record, des auditrices sont venues me confier comme elles avaient apprécié mon propos, mais elles se sont bien gardées de prendre part à la discussion…

Reste la vaste question du « ton », supposé – qui en douterait ? – desservir mon propos [53]. Il suffit de se reporter aux nombreuses notes de bas de page pour constater que telle que développée dans mon dernier ouvrage, ma thèse est quand même assise sur un système de référencement quasi obsessionnel : s’il ne reste que le « ton » pour la mettre à mal, dois-je en conclure que l’appareil critique serait, quant à lui, irréfutable ? Cela devrait me rajeunir de voir ma « virulence » comparée à celle du féminisme post-soixante-huitard, mais outre que je n’ai vraiment pas l’impression que ledit féminisme ait fait de significatifs progrès dans la nuance, je rappelle que si la gestation de mon livre a duré plus de trois décennies, c’est que, malgré en parallèle une activité assez soutenue de critique littéraire (et donc de réflexion sur l’écriture), il m’a bien fallu tout ce temps pour résoudre une torturante interrogation sur la manière de l’écrire et sur « les mots pour le dire »… Si politiquement incorrectes qu’elles soient, je n’ai vraiment pas l’impression que des formulations telles « les femmes ne se sont-elles pas contentées de changer d’oppresseur ? » (qui ont exercé sur mon éditeur l’effet de terreur que l’on sait) soient plus intolérablement assertives que les allégations féministes encore assez récentes et que j’ai référencées dans mon livre, telles que celle comparant à « l’extermination des Juifs » la condition des femmes avant l’avènement de la pilule, celle assénant sans preuve que « les femmes ont été privées [de plaisir] pendant des siècles », ou encore telles que celle-ci : « les pilules n’ont pas d’effets secondaires » [54].

C’est une observation de réception là encore élémentaire de constater qu’un ton ou une manière de dire sont d’autant plus irrecevables qu’on n’a pas envie d’entendre ce qu’ils véhiculent. Je veux bien que soit reçue comme trop « radicale » ma démonstration du fait que la promotion de la pilule a reposé sur une vaste escroquerie concernant les risques, mais elle ne me le paraît pas plus que le triomphalisme qui célèbre la loi Neuwirth comme le moment « le plus important » [55] dans l’histoire de féminisme : simplement, elle écorche davantage certaines oreilles [56]…

De ma vie, je n’ai jamais cherché à provoquer : mais la crainte – voire la certitude –de déplaire n’a jamais été une dissuasion suffisante pour me contraindre au silence quand j’avais à dire quelque chose qui me paraissait utile pour l’humanité.

[1] Ma première communication intitulée La brutalisation du corps féminin dans la médecine moderne a été prononcée en 2003, puis diffusée sur la Toile. Sous le même titre, j’ai ensuite rédigé un livre, que j’ai publié moi-même (janvier 2013) en prévision des difficultés que poserait immanquablement le sujet dans le circuit éditorial classique.

[2] Il est remarquable à cet égard que, dans son rejet superficiel de toute autorité voyante, l’ambiance soixante-huitarde de l’époque se soit concentrée sur la dénonciation – parmi bien d’autres –, du « pouvoir médical » sans considération profonde pour la médicalisation qui le sous-tendait (ce qui aurait pu amener plus de circonspection à l’endroit de la « libération » imputable à la pilule – instrument de pouvoir médical s’il en fut). Il n’est donc pas étonnant que rescapés directs de cette génération qui ne péchait pas par excès de cohérence morale ou intellectuelle, les bobos sexagénaires-et-plus soient désormais la cible commerciale privilégiée de tous les promoteurs des médecines « douces », « alternatives » ou « de confort ».

[3] Il est juste de reconnaître qu’à cette époque, les catholiques – au moins « de droite » – étaient à peu près les seuls à pointer la contradiction, mais au prix d’une autre encore plus considérable : compte tenu de leurs antécédents séculaires et jamais reniés, leur défense et illustration du corps féminin sonnait quand même assez faux… Reste que l’argument n’est pas stupide…

[4] Cf. le chapitre rédigé par Catherine Fouquet dans le livre qu’elle a cosigné avec Yvonne Knibiehler : La femme et les médecins, Hachette, 1983.

[5] Y. Knibiehler et C. Fouquet, op. cit. p. 115.

[6] Ibid p. 33.

[7] Bizarrement présentée comme objection dans la discussion assez vive qui a suivi la présente communication, l’existence aujourd’hui avérée de femmes médecins et chirurgiennes dans la Rome antique me paraît au contraire conforter le point de vue ici exprimé.

[8] Fouquet, ibid. p. 40.

[9] J. Gélis, L’arbre et le fruit. La naissance dans l’Occident moderne. XVIe-XIXe siècle, Fayard, 1984 : p. 408.

[10] Ibid.

[11] De nouveau, je suis surpris d’avoir fait sur ce point l’objet de critiques « historiennes », car mon propos ne fait que reprendre fidèlement les analyses de Gélis (op. cit., p. 186), ou encore de la regrettée M. Laget, dont je ne sache pas qu’elles aient été contestées par celles-là mêmes qui me font aujourd’hui grief de les reprendre à mon compte.

[12] Surprise encore que de me voir objecter sur ce point que la vie de la mère aurait toujours primé. Knibiehler et Fouquet affirment clairement que dès 1630, à un moment où, à l’évidence, la césarienne équivalait quasi systématiquement à un arrêt de mort, « il était licite de la tenter » pour baptiser l’enfant (op. cit. p. 129). Bernard This soutient même qu’avec la bénédiction des autorités, la césarisation de parturientes protestantes durant les guerres de religion a permis d’en faire trépasser un bon nombre tout en récupérant leur progéniture au profit la seule et vraie religion (La requête des enfants à naître, Seuil, 1982 : p. 153)… Même si ça nous éloigne du « moment 1560 », j’ai souvent entendu dans ma propre enfance qu’en cas de dilemme obstétrical, la mère devait se sacrifier pour son bébé.

[13] Les garçons de ma génération ont tous entendu « qu’on ne frappait pas une fille, même avec une fleur »…

[14] Once again, je m’étonne de me voir objecter sur ce point que Molière ne parlerait que des médecins, alors que l’obstétrique était alors aux mains des chirurgiens et que les deux professions étaient distinctes !... D’une part et comme attendu dans le contexte, on voit également intervenir « huit chirurgiens dansants » dans le troisième et dernier Intermède de la pièce (ce qui laisse penser qu’aux yeux de l’auteur, les deux professions n’étaient pas séparées par une barrière infranchissable). D’autre part, je voudrais bien savoir, épistémologiquement, ce qui distinguait les chirurgiens des médecins dans leur rapport à la preuve. Enfin, si cela n’a aucun sens d’imputer à « la médecine » en général un certain nombre de tendances que l’on voit apparaître dans l’obstétrique à un moment où elle est encore l’apanage des chirurgiens, quel est l’intérêt actuel d’une histoire de l’obstétrique dans l’histoire de la médecine ?...

[15] Pour répondre à une autre objection dont je peine encore à saisir la justification, il est parfaitement exact que je n’ai pas évoqué Knock. D’une part pour la raison générale que je n’ai jamais prétendu ici faire une revue de l’image du médecin dans la littérature (tâche qui aurait probablement passionné J. Léonard, mais qui, par son ampleur, me paraît dépasser les forces d’un homme seul). D’autre part, en l’espèce, parce que par sa profondeur et sa lucidité sur les principales caractéristiques de l’esprit médical (la médicalisation, certes, mais également la tradition enseignante, la psychologie du praticien, etc.), Le Malade imaginaire me paraît d’une portée autrement plus durable et considérable que l’œuvre de Jules Romain. Je relève au passage comme potentiellement significatif pour mon propos que, conformément au contresens très majoritaire qui en fait un ouvrage daté, Knibiehler se méprenne manifestement sur la valeur de la pièce écrite par Molière, ce dernier se voyant rétrogradé au statut de vaudevilliste borné strictement incapable de « considérer » les médecins à leur juste valeur et d’appréhender en temps réel « les progrès de leur compétence » (Knibiehler et Fouquet, op. cit., p. 9).

[16] Par comparaison aux dizaines de milliers de bûchers par lesquels s’est soldée la chasse aux sorcières qui s’en est suivie (même s’il y a débat quant au nombre exact de victimes), penser au souvenir brûlant qu’a laissé dans la mémoire collective l’exécution d’une seule avorteuse par le régime de Vichy…

[17] Même si ça vient : on y reviendra plus bas à propos de « brutalisation ».

[18] Je remercie vivement l’auteur de m’avoir donné accès à ce travail éminemment précieux, alors qu’il n’en est encore qu’au stade manuscrit.

[19] P. Cesbron et Y. Knibiehler, La naissance en Occident, Albin Michel, 2004.
O. Montazeau, « L’industrialisation de la naissance », », in Les lieux de naissance (P. Cesbron, éditeur), ERES, Spirale, juin 2010.

[20] M. Girard, Médicaments dangereux : à qui la faute ?, Dangles, 2011.

[21] Je rappelle aussi que, modèle hélas méconnu de toutes les promotions vaccinales qui ont suivi, la campagne de vaccination « universelle » contre l’hépatite B s’est fondé sur le raisonnement explicite du fabricant – et qui illustre parfaitement ma thèse sur la médiatisation par l’enfant d’une médicalisation abusive : « Quand un enfant se fait vacciner en sixième, sa mère pense à faire vacciner ses autres enfants par son médecin traitant et elle se dit pourquoi pas moi et mon mari ? » (« L’habile stratégie d’un labo », Sciences et Avenir, janvier 1997, p. 27.).

[22] Cf. notamment le Rapport européen sur la santé périnatale de mai 2013 (disponible sur le site de l’INSERM), ainsi que le rapport de la Cour des comptes intitulé La politique de périnatalité (fév. 2012).

[23] Le chapitre 3 de mon livre (La brutalisation…) référence cette question.

[24] Une récente étude parue dans le New England Journal of Medicine (2012 ; 366 : 1998-2007) retrouve un taux d’échec de la pilule combinée proche de 5 pour 100 années-femmes, ce qui est très supérieur aux taux cités un peu partout pour justifier qu’il s’agirait d’une méthode extrêmement « sûre ».

[25] Ibid, j’ai déjà longuement répondu à l’immanquable objection concernant les familles nombreuses et la misère sexuelle présumée des femmes avant l’ère bénie de la pilule. Outre que les taux d’avortement tels qu’évalués après 50 ans d’une telle bénédiction sont tout sauf glorieux, j’ai toujours la malséance de penser qu’affronter sereinement grâce à la Fée Pilule un mec qui, juste avant, suscitait en tout et pour tout « la trouille d’aller au pieu » (expression textuelle d’une de mes contradictrices), tient moins du nirvâna que d’une soumission – rendue encore plus sordide par les effets indésirables de ce prétendu sésame érotique…

[26] Les réticences du corps médical restant notoirement, quoique temporairement, élevées même une fois votée la loi Neuwirth (P. Cesbron & Y. Knibiehler, op. cit., p. 120).

[27] F.-E. Morin, La rouge différence ou les rythmes de la femme, Seuil, 1982.

[28] F.-E. Morin, ibid.

[29] Bizarrement méconnu de la mémoire féministe, le précédent roumain de l’abrogation du droit à l’avortement, à la fin de l’année 1966 – qui s’est soldée par une explosion démographique catastrophique à de nombreux égards – dit assez l’effarante dépendance des femmes qui s’en remettent aux professionnels de santé pour contrôler leur fertilité (R. Pressat, « La suppression de l’avortement légal en Roumanie : premiers effets », Population 1967 ; 22 : 1116-1118.).

[30] M. Winckler, Contraceptions mode d’emploi, Au Diable Vauvert, 2003, p. 180.

[31] M. Girard, La brutalisation (…), op. cit., chap. 3.

[32] Hachette Littératures, 1999.

[33] Contrairement à ce qui m’a été opposé lors de la discussion, je peine à me représenter comme « romantique » le constat d’une dissymétrie de sensibilité entre les hommes et les femmes relativement aux caractères sexuels secondaires de l’autre sexe, tellement banal qu’on le trouve sans peine même sous des plumes féministes (Fouquet et Knibiehler, pour ne citer qu’elles, soulignent que même médecin, l’homme est en position de voyeur par rapport au corps féminin [p. 40]). Même si cette dissymétrie de sensibilité rend compte de certaines sublimations (je ne connais pas le masculin du mot « Muse », pas plus que les variantes genrées de La tentation de St Antoine [ou de St Jérôme, ou de St Benoît…]…), elle est avant tout la source d’une immense violence masculine – incluant les « incivilités » sexistes du quotidien que les militantes féministes sont les premières à dénoncer… Je n’ignore pas non plus qu’on puisse avoir une sensibilité esthétique au corps masculin, mais comme je l’indique dans un instant, la brutalisation du corps féminin n’a été qu’une étape initiale dans une brutalisation qui ne s’arrête plus à la différence des sexes : il suffit de voir à quelle vitesse la prostate s’est alignée sur le sein pour justifier les dépistages des plus incongrus et les plus inhumains.

[34] Il est plaisant, en vérité, que des militantes qui usent ad libitum du « patriarcat » comme d’un deus ex machina pour rendre compte de presque tout dysfonctionnement sociétal se montrent soudain indisposées par ce type de considération…

[35] Si j’en crois certaines de mes contradictrices, ma conviction relative au fatum d’une violence intersexuelle – qu’il resterait à surmonter – serait « essentialiste ». Or et d’une part, constater la réalité et l’ubiquité de cette violence ne dit rien quant à son origine (naturelle ou culturelle). D’autre part, je ne vois pas ce que cette conviction a de plus « essentialiste » que la thèse qu’on va bientôt m’opposer (cf. plus bas) relative à la supposée propension masculine à contrôler la fécondité féminine. Enfin, dans un débat qui ira jusqu’à me reprocher (d’ailleurs à tort) de ne pas voir l’identité d’espèce entre le Français moyen et l’aborigène australien, quelle peut être la portée d’une telle objection relative à l’essence ?

[36] Dans son supposé « romantisme », cette idée relative à la splendeur du corps féminin a l’air de contrarier les tenants du « genre ». Mais outre que comme indiqué juste après, la brutalité médicale s’arrête de moins en moins aux barrières de genre, l’essence de la brutalisation dont je parle consiste (cf. plus haut) à avoir franchi l’interdit naguère évident d’exposer un corps en parfaite santé à des médicaments majeurs quoique dépourvus de la moindre finalité curative ou préventive : libre à chacun et chacune de juger comme un parfait hasard que cette inconcevable innovation se soit rodée sur le corps féminin. De plus, à nier jusqu’à l’absurde le potentiel de séduction masculine inhérent à l’anatomie féminine, on passe complètement à côté d’une tendance pourtant lourde et visible de la médecine contemporaine – particulièrement éloquente aux yeux du freudien –, à savoir un sinistre acharnement à disloquer ce corps en un mécano fastidieux dont aucune pièce n’est véritablement essentielle : demandez à Angelina Jolie… Comme je l’écrivais dans mon article princeps, « les poils intimes ne sont plus qu’une broussaille nauséabonde source de toutes les contaminations potentielles, la vulve n’est qu’un étranglement inopportun, l’utérus une source évitable d’emmerdements, les ovaires des glandes facilement substituables, les seins des morceaux de barbaque sans intérêt vital (…) ».

[37] Lorsque l’on voit des médecins, désormais incapables de poser avec sûreté le moindre diagnostic de maladie infantile banale, littéralement harceler les parents pour promouvoir des vaccinations dont la motivation exclusivement lucrative devrait sauter aux yeux du moins informé…

[38] M. Angell, La vérité sur les compagnies pharmaceutiques : Comment elles nous trompent et comment les contrecarrer, Les Editions le mieux-être, 2005.

[39] Ce qui ne signifie évidemment pas que la médecine soit moins violente ou moins misogyne à l’étranger qu’en France : mais simplement que dans sa générosité trop souvent irresponsable, l’assurance maladie procure aux médecins français des moyens de nuisance misogyne qui font défaut ailleurs.

[40] M. Girard, La brutalisation (…), op. cit., Post-scriptum.

[41] Du point de vue politique qui est le mien, cette fallacieuse éthicisation du débat est gravement contre-productive, car loin d’effriter la médicalisation, elle tend au contraire à la conforter - en permettant d’esquiver les questions technico-scientifiques qui fournissent pourtant le principal prétexte du pouvoir médical. Déplorer que l’excès technico-scientifique mettrait l’éthique à mal ne gêne pas vraiment une profession qui, à l’instar de ses instances ordinales, n’use de l’éthique que comme paravent de toutes les démissions et toutes les compromissions (qu’on se rappelle les membres de l’Ordre militant sur tous les fronts pour promouvoir - parmi bien d’autres - l’escroquerie H1N1) : elle conforte au contraire les médecins dans leur rôle de démiurges libérés des lois humaines traditionnelles par l’audace prométhéenne de leur mises en actes. Alors que revenir à une évaluation méthodologique pourtant élémentaire pour montrer que l’essentiel des allégations médicales "de pointe" ont une validité technico-scientifique plus que problématique, c’est décrédibiliser de façon radicale les injustifiables comportements qui prédominent désormais dans la profession : c’est attaquer le pouvoir médical à sa racine même.

[42] A quoi l’une de mes contradictrices croit bon de m’asséner que je suis loin d’avoir « lu autant » que F. Héritier en anthropologie et en ethnologie. Abstraction faite de ce que je n’ai pas souvenir de m’être vu opposer un argument aussi scolaire depuis au moins l’école primaire, ce dernier sera d’autant moins contesté que je n’ai jamais été un fan du structuralisme et que je ne suis pas le seul, apparemment, à m’interroger sur le rôle de ces spécialités dans le triomphe idéologique du capitalisme contemporain (K. Ross, Rouler plus vite, laver plus blanc – Modernisation de la France et décolonisation au tournant des années 60, Flammarion, 2006). Je remarquerai deuxièmement que la valeur d’une théorie n’est pas liée à l’effort qui y a conduit, mais au nombre et à la qualité des portes qu’elle ouvre – alors que mon questionnement porte justement sur ces portes (cf. plus bas). Enfin et sauf à s’autoriser d’une arrogance scientiste d’autant plus contestable que le statut scientifique des « sciences humaines » reste quand même assez flou (et d’autant plus qu’elles apparaissent évidemment imprégnées d’idéologies), les universitaires qui sortent du bois pour prétendre imposer leurs vues sur des questions universelles (telles, en l’espèce, que les rapports entre les sexes) doivent tolérer la contradiction, fût-ce du plus humble des charbonniers : faute de quoi, cela n’aurait servi à rien d’aller enraciner son savoir chez les aborigènes…

[43] Et même un peu plus si l’on s’en tient aux connaissances biologiques actuelles sur la transmission chromosomique.

[44] Je veux bien que la pilule ait privé les hommes de quoi que ce soit. Mais pour ce qui est du contrôle de la fécondité féminine, il resterait, par exemple, à examiner si dans les pays comme la Chine qui ont usé de tous les moyens modernes pour contrôler cette fécondité, on peut identifier quelque spécificité de condition (voire : de libération…) féminine par rapport à des pays comme l’Inde où ce contrôle a été bien moindre. Enfin et de toute façon, je voudrais bien savoir de quoi les hommes ont été privés par la vertu d’une contraception médicalisée, quand il est patent que celle-ci a conforté ceux-ci dans leur « tempérament collectionneur » (F.E. Morin, op. cit. p. 113) tout en octroyant aux femmes « le droit d’être toujours disponibles » et d’entrer « de plain-pied dans l’imaginaire des hommes » (ibid p. 148).

[45] F.E. Morin, op. cit., p. 148.

[46] Internet a fait passer en boucle cette vidéo où l’on voit Poutine, l’un des hommes les plus puissants du monde, les yeux soudain exorbités au spectacle de deux « Femen » venues exhiber leurs seins en signe de protestation. Si j’en juge par les réactions de mes auditrices, la scène – dans sa peu contestable crudité – parasite un peu l’idéologie : il va falloir beaucoup de travail à la Grande Timonière pour éradiquer tout ça, surtout – cela va de soi – sans violence décelable.

[47] « Considérant le corps féminin, les médecins restent avant tout des mâles qui contemplent des femelles » (p. 40).

[48] De façon contemporaine à cet exposé, je suis (re)tombé sur un manuel d’éducation sexuelle Les mystères de la vie expliqués aux enfants, publié en 1959 par Les Editions Ouvrières. Agé d’au moins six ans (sur les photos), l’excellent jeune homme qui donne prétexte au livre a appris « à se servir de ses mains, de ses oreilles, de ses yeux » quand il était à « la petite école ». Mais maintenant qu’il se trouve « à la grande école », « il y a des choses qu’il voulait savoir et qui ne s’apprennent pas à l’école » : pas « à l’école », peut-être, mais au Collège de France ?...

[49] On voit bien plus rarement dans la rue des femmes se retourner sur une belle moustache que des hommes suivre du regard une jupe un peu trop courte ou un tee-shirt judicieusement échancré : je veux bien que tout cela soit ridiculement culturel – et donc, il faut le croire, rééducable à l’envi –, mais pour l’instant, cela est… Et même si je n’ignore pas que le viol (pratique, là encore, à nette prédominance masculine) ne reflète pas nécessairement une surintensité de libido, je maintiens que, en l’absence d’oestrus féminin et jusqu’à preuve du contraire, l’homme – violeur ou non – est le seul mammifère qui n’ait pas besoin d’un signal réciproque pour s’exciter durablement et, le cas échéant, pour aller au bout de son excitation : bien du plaisir aux braves Timonières qui tenteront de le rééduquer sur ce point…

[50] Pour ne point parler de l’incohérence dans un discours qui, par ailleurs, tire classiquement argument de la « domination » masculine et, accessoirement, des violences qui en résultent à l’égard des femmes. Or, par rapport au vœu pieux qu’en modifiant les rapports sociaux (et pas par la violence, s’il vous plaît…), on conduira les hommes à se comporter comme des moutons avec les femmes (et réciproquement, of course), poser le simple constat d’une violence intersexuelle qui relève de l’observation quotidienne pour se demander ce qu’on pourrait en faire n’exclut évidemment pas le social et le culturel, mais expose en sus au scandale apparemment inexpiable de s’interroger sur l’instinctuel : il y a des bûchers qui se perdent, apparemment…

[51] J’ai ma petite idée, mais ce sera pour une autre fois…

[52] J’ai narré ailleurs comment une simple interrogation de 4e de couverture (selon laquelle en basant leur émancipation sur la pilule, les femmes s’étaient peut-être contentées de changer d’oppresseur) avait déclenché la panique de l’éditeur pourtant commanditaire de mon dernier ouvrage (en références aux réactions prévisibles de la presse féminine), me conduisant de la sorte à faire le choix d’une autoédition.

[53] A côté des attaques ad hominem et du « c’est bien connu » (variante : la « polémique est close »), les reproches sur le ton (« inutilement polémique » – justement…) achèvent le triptyque de l’irréfutabilité. Facilitée désormais par la nullité crasse des médias et par la promotion généralisée de l’inculture, une technique encore plus radicale consiste à purement et simplement ignorer ce qui gêne.

[54] Dont on mesure encore mieux la subtilité nuancée une fois éclaté le « scandale » des pilules de 3e/4e générations, postérieur au recensement opéré dans mon livre.

[55] Y. Knibiehler, « La maternité en démocratie », in Y. Knibiehler et G. Neyrand, Maternité et parentalité, éditions ENSP, 2004.

[56] Emporté par mon élan, j’allais écrire « notamment celles qui parlent le plus fort » avant de me raviser une fois réalisé que la rhétorique des oreilles qui parlent fort était digne d’Achille Talon…


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